Agnès Giard
Jeune docteure
Humanité désirée, humanité simulée. Etude de l'effet de présence dans les objets anthropomorphiques au Japon
Laurence Caillet
29/06/2015
Prix spécial du jury de la MAE (Prix de thèse) 2016
Prix de la Fondation Louis Dumont 2016
Résidente au Tôkyô Wonder Site en 2012
Résidente à la Villa Kujoyama en 2010
Japon
Objets anthropomorphiques, Simulacres émotionnels, Jeu, Croyance
...

Mes recherches portent sur les partenaires de substitution, les simulacres amoureux au Japon et, par extension, sur la construction individuelle et collective d'une identité élaborée au contact du non-humain. Cette fabrique de l'autre, révélatrice des contradictions et des questionnements qui s'attachent à la notion du moi, passe par un jeu d'adaptation et de réaction aux normes de réussite et aux modèles de féminité ou de masculinité, dont mon travail tente de mettre en lumière les dynamiques.

Chercheur rattaché à l'Université de Paris Ouest, laboratoire Sophiapol (EA 3932), GDR Lasco.

Membre d'ARTMAP, du GIS Asie, de la Société Française d'Etudes Japonaises (SFEJ) et de l'Observatoire des Mondes Numériques en Sciences Sociales (OMNSH)

 

Textes

Giard, Agnès. 2017. 日本の恋物語 (Nihon no koi monogatari), traduction de Les Histoires d’amour au Japon par Tanigawa Atsushi 谷川渥. Tôkyô: Kokusho Kankôkai 国書刊行会.
Giard, Agnès. 2016. Un désir d’humain: les love doll au Japon. Paris: Les Belles Lettres.
Il existe au Japon une industrie de « love doll », des poupées grandeur nature conçues pour servir de « partenaires de substitution ». Curieusement, ces produits sexuels haut de gamme se présentent sous la forme fantomatique de jeunes filles aux regards vides et aux corps incomplets… Est-il seulement possible de les « utiliser » ? Confrontant les humains à la question de la solitude, ces ersatz moulés dans les postures d'une attente sans fin fournissent un modèle représentatif de ce qui est considéré comme excitant et attirant dans la société actuelle.
Giard, Agnès. 2015. 特殊性欲大百科 (Tokushu Seiyoku Daihyakka), traduction de Le Sexe bizarre par Yamamoto Norio 山本 規雄. Tôkyô: Sakuhinsha 作品社.
Giard, Agnès. 2012. Les histoires d’amour au Japon: des mythes fondateurs aux fables contemporaines. Grenoble: Glénat.
Le corpus des histoires d’amour au Japon est énorme. Des miliers de comédies et de drames romantiques dont sont faits les pièces de théâtre, les contes, les films, les épopées, les mangas, les chants populaires, les danses ou les mythes anciens, voici maintenant une palette significative, décryptée et commentée par des artistes, des anthropologues ou des historiens japonais à qui je me suis adressée avec une seule question : quelle histoire d’amour japonaise vous paraît pertinente pour comprendre le Japon contemporain ? Cette anthologie d’histoires (99 exactement) a donc la valeur d’un miroir révélateur de l’image que ces personnes se font de leur pays.
Giard, Agnès. 2012. In-Out, la métaphore érotique du passage. Paris: Sancho.
Dans l’imaginaire occidental, la sexualité se définit comme une sorte de va-et-vient. Cette métaphore courante de l’objet qui « pénètre » ou « traverse » donne, presqu’automatiquement, la valeur d’une copulation au passage d’un train dans un tunnel. Mais que cachent ces images loufoques de bouches, de goulots, de tubes, de terriers, d’aspirateurs, d’os creux ou d’entonnoirs, qui sont devenues les allusions maintenant transparentes de notre système de représentation ? Est-il possible que ces images en disent plus long que ce qu’elles désignent de façon si codifiée ?
Grimaud, Emmanuel, Agnès Giard et Anne-Christine Taylor, dir. 2017. Jouir ?. Terrain 67. s.l.: s.n.
Giard, Agnès. 2017. « Étreindre les êtres du rêve: l’oreiller comme partenaire au Japon. ». Terrain (67). Jouir: 72-91. International. doi:10.4000/terrain.16157. http://terrain.revues.org/16157.
Il existe au Japon des jouets sexuels « déguisés » en matelas gonflables, en édredons et en appuis-tête, offrant aux utilisateurs la possibilité de « dormir avec » leur couchage. Ces objets font partie d’un vaste continuum regroupant les ersatz de corps humains – duplicatas d’organes et poupées – qui sont eux-mêmes souvent désignés à l’aide de mots comme « oreillers » ou « coussins ». Comment comprendre cette stratégie visant à confondre anatomie et literie ? Partant du principe que ces objets sont révélateurs du rapport que la société entretient avec la jouissance, cette étude se donne pour but d’analyser la façon dont les oreillers (« sexuels » ou pas) sont utilisés au Japon : comme instruments d’invocation et comme objets psychopompes.
Giard, Agnès. 2017. « La fille en boîte : naissance d’une perversion au Japon. ». Criminocorpus. Revue d’Histoire de la justice, des crimes et des peines. International. https://criminocorpus.revues.org/3454.
En 1972, Shibusawa Tatsuhiko (1928-1987), – traducteur de Georges Bataille et du Marquis de Sade –, publie un essai « Introduction aux collections de jeunes filles » (Shôjo korekushon josetsu) dans lequel il développe l’idée selon laquelle la jeune fille, étant par définition un objet, suscite chez les hommes le désir d’en faire une collection, c’est-à-dire de la conserver dans une boîte et d’en posséder plusieurs spécimens. « Plus on restreint l’individualité de la femme dans les limites de sa seule existence, plus on la prive de parole, plus on la réduit à n’être qu’un fragment d’objet, plus la libido de l’homme brûle d’une flamme pâle et ardente », dit-il. Le thème de la jeune fille en boîte, dont on peut paradoxalement faire remonter les origines au discours d’une pionnière du féminisme, connaît dans le Japon de l’après-guerre un succès phénoménal dans le domaine de l’érotisme grand public.
Giard, Agnès, Emmanuel Grimaud et Anne-Christine Taylor. 2017. « Jouir ailleurs et autrement: du spasme végétal à l’oreiller psychopompe. ». Terrain (67). Jouir: 4-23. International. 564767. doi:10.4000/terrain.16171. http://terrain.revues.org/16171.
Partant du statut accordé à la jouissance sexuelle dans les sociétés occidentales, cet article a pour objectif de prendre un peu de hauteur par rapport à l’« orgasmolâtrie » moderne et à sa critique. En s’intéressant aux choix opérés dans d’autres mondes culturels, faisant place aussi bien aux conceptions des Indiens d’Amazonie qu’aux dernières inventions japonaises en matière de sextoys ou aux débats suscités par le cybersexe, il envisage de nouvelles clés de lecture sur une thématique qui a déjà fait l’objet d’une abondante littérature. L’objectif est d’ouvrir des pistes de réflexion sur le statut varié accordé à l’expérience de l’orgasme : que doit-on entendre exactement par là et est-il partout envisagé sous les formes que nous lui connaissons ? Lorsqu’on choisit de le cultiver comme moment sensible du rapport entre les vivants, quels types de connexions socio-cosmologiques se trouvent alors développées ?
Giard, Agnès. 2016. « La love doll au Japon : jeux imaginaires, incarnation et paradoxes. ». Interrogations (23). International. http://www.revue-interrogations.org/La-love-doll-au-Japon-jeux.
Au Japon, depuis 1981, les poupées pour adultes en silicone et en vinyle (love doll) sont les matrices d'un jeu de rôle grandeur nature qui consiste à habiller, coiffer puis mettre en scène des duplicatas de jeunes filles afin d'en faire les héroïnes d'une histoire dans laquelle les objets sont des créatures vivantes. Suivant des conventions adoptées aussi bien par les fabricants que les clients, elles sont non pas « produites » mais « mises au monde », non pas « vendues » mais « mariées ». Dans le cadre de ce jeu collectif, les poupées s'offrent à voir comme les incarnations exo-somatiques d'un imaginaire structuré par le goût pour « la pluralité des mondes » et les identités parallèles. Mais pourquoi présentent-elles l'aspect de pucelles puériles et de vierges sottes ? Pourquoi ne portent-elles qu'un prénom de deux syllabes ? Quelle conception de l'être humain s'élabore à travers elles ?
Giard, Agnès. 2017. « Préface: On a tous en soi une pièce condamnée. ». In Génération Hikikomori, Nicolas Tajan. Paris: L’Harmattan.
Giard, Agnès. 2017. « Introduction au tatouage japonais. ». In Horikazu: traditional tattoo in Japan : lifework of the tattoo master from Asakusa in Tokyo, Horizaku et Martin Hladik, 4-18. Aschaffenburg: Reuss.
Giard, Agnès. 2016. « Jouir en silence ? L’acoustique des estampes érotiques. ». In Miroir du désir: images de femmes dans l’estampe japonaise, Sophie Makariou (dir.) . Paris: RMN : Musée national des arts asiatiques.
Pour donner aux images érotiques (shunga) plus d'impact, les éditeurs de l'époque d'Edo (1603-1868) ont recours à un procédé très proche de la magie opératoire. Ils intègrent aux estampes l'équivalent des bulles de dialogue ou de pensée, les kaki-ire (écrits insérés), qui offrent une toile de fond sonore à la scène. Les accouplements s'y combinent avec des mots, parfois des pleurs, des protestations ou des suppliques ponctués de soupirs aux allures d'incantations. Les corps semblent littéralement animés. Mais ces signes qui disent l'excès du désir, le disent parfois de façon décalée, dissonante, voire déconcertante. Que racontent les amants pendant l'acte ? Pour quoi faire ?
Giard, Agnès. 2016. « La forme creuse : les love doll au Japon. ». In Persona. Étrangement humain, Thierry Dufrêne, Emmanuel Grimaud, Denis Vidal, et Anne-Christine Taylor (dir.) , 185-187. Arles/Paris: Actes Sud/musée du quai Branly.
Les poupées réalistes pour adultes, au Japon, sont appelées love doll (rabu dôru, ラブドール). Leur corps est constitué d’un embryon de forme en uréthane recouvert d’une couche de matière élastique imitant la chair (latex, soft vinyl ou silicone). A priori, ces objets sont extrêmement ressemblants. Tellement ressemblants qu’ils pourraient bien passer – vus de loin – pour des êtres humains. C’est justement sur cette fibre sensible que les fabricants de love doll jouent, à grand renfort de catalogues conçus pour troubler les frontières qui séparent l’animé de l’inanimé. Qu’en est-il véritablement de leur capacité à faire illusion ? Sont-elles réellement conçues pour se substituer aux « vraies » femmes ?
Giard, Agnès. 2016. « Effet de loupe : le porno japonais et l’accès à l’intime. ». In Weporn: le X et la génération Y :, Julie Van der Kar, François de Coninck, et Pierre-Yves Desaive (dir.) , 74-79. Bruxelles: La Lettre volée.
Dans le musée du Rokuharamitsu-ji à Kyôto, la statue du moine Kuya donne l’impression d’avoir les yeux fermés, aveugles au monde phénoménal. Certains visiteurs avertis s’accroupissent devant elle. Si, en les imitant, on scrute de près le visage sculpté, l’œuvre s’anime. Logé sous le repli de la paupière, un œil à la cornée de cristal (gyokugan kannyû) darde sur ceux qui entrent dans son champ un regard à l’effet de réalisme saisissant. Brusquement, Kuya vous regarde. Dans le cinéma pornographique japonais, l’échange intense est rendu possible suivant les mêmes règles : l’actrice est filmée avec un objectif en oeil de poisson, afin de reproduire artificiellement la vision en focale courte qui garantit l’accès à l’autre. L’effet de loupe créé l’illusion d’une grande proximité. Que déduire de ce procédé courant dans l’iconographie érotique japonaise ?
Giard, Agnès. 2015. « 遊び、コスプレ、信仰 (Asobi, kosupure, shinkô) [Le jeu, le cosplay et la croyance]. ». In てぬぐいメタモルフォーゼ (Tenugui metamorufôze), Takeda Yoshifumi (dir.) , 4-6. Kyôto: Eirakuya.
Dans la plupart des religions, à travers le monde, il est bien plus important de «bien faire» (orthopraxie) que de «bien penser» (orthodoxie). Or le jeu, précisément, ne peut se jouer que dans le respect le plus strict de ses règles. Et c’est pourquoi les cosplayers (adeptes du kosupurei, コスプレイ, abréviation de costume play) – qui jouent à faire comme s’ils étaient des créatures magiques – sont aussi sérieux que des prêtres accomplissant une cérémonie. Certains portent d’ailleurs, pour effacer toute trace de peau qui rappellerait l’humain, une combinaison intégrale en lycra couleur couleur chair appelée zentai (contraction de l'expression zenshin taitsu 全身タイツ, « collant pour le corps entier »), dont l'origine remonte aux « costumes d'invisibilité » utilisés dans le bunraku (spectacle de marionnettes) puis au théâtre kabuki, depuis le XVIIIe siècle environ…
Giard, Agnès. 2015. « La Jeune Fille sacrifiée sous le toit : étude d’un rituel de passage des frontières. ». In Imagine Japan: exposition 20.06.2014-19.04.2015, Marc-Olivier Gonseth, Grégoire Mayor, et Julien Glauser (dir.) , 222-228. Neuchâtel: MEN.
Quel est le lien entre une chevelure humaine suspendue au sommet d'une charpente et la signature du traité d'amitié entre la Suisse et le Japon ? Exogène par essence, la culture japonaise attribue aux entités « étrangères » le pouvoir de revivifier et de rendre heureux. Mais les puissances venues d'ailleurs peuvent également exercer une influence néfaste qu'il s'agit de conjurer à l'aide de dispositifs stratégiquement placés aux frontières, à l'endroit même où le domaine du monde pacifié rencontre celui de l'altérité. C'est également lors des périodes-charnières, au moment de célébrer le passage d'une année à l'autre, que sont inaugurées les alliances. Le 6 février 1864, jour de la signature du traité d'amitié entre la Suisse et le Japon, Aimé Humbert n'est donc pas le seul à se réjouir. Le Japon tout entier semble communier avec lui dans la joie : ce jour, qui correspond aux préparatifs des fêtes du Nouvel An, est celui durant lequel les projets en cours doivent être achevés, les choses anciennes éliminées afin d'initier un nouveau cycle. Humbert note que ce jour-là ont lieu les cérémonies de faîtage qui marquent la fin des constructions de charpentes. Elles sont célébrées suivant des modalités particulières impliquant la consécration rituelle d'une chevelure de femme, porteuse de tout le poids d’inquiétude lié à la résurgence des défunts dans ce monde. Les racines de ce rituel plongent dans un corpus de contes horrifiques, révélateurs du rapport ambigu que les vivants entretiennent avec les morts et les habitants du Japon avec ces grandes puissances venues de l'autre côté de la mer…