Doctorante
Vivre avec des organes de substitution : handicap, prothèses et mutations sensorielles
Philippe Erikson et Emmanuel Grimaud
France
aveugles, sourds, personnes appareillées (implant rétinien, implant cochléaire)
Anthropologie sensorielle, anthropologie des techniques, perception, corps, environnement
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À l’ère annoncée de l’homme augmenté, les débats sont nombreux sur ce qui « fait » l’humain, et sur la coexistence possible du naturel avec l’artificiel, du biologique avec le technologique. Face aux fantasmes et aux prophéties de l’homme bionique, Helma Korzybska s'intéresse à la manière dont des individus ayant perdu la fonction d’un organe, adoptent des prothèses et reconfigurent ainsi leur rapport à l’environnement.

Son approche est centrée sur les expériences de personnes ayant perdu la vue ou l’ouïe, et les enjeux et l’impact de la substitution d’organes sensoriels par des systèmes d’appareillage (implant rétinien, implant cochléaire). Cette substitution qui a pour objectif de permettre au sujet de revenir à son corps « d’avant », l’entraîne vers une tout autre réalité. L'enquête de terrain suivra cet apprentissage sensori-moteur au plus près, dans une perspective qui relève autant de l’anthropologie du corps que celle des technologies.

Dans son mémoire de master, Helma Korzybska a travaillé à partir d’un premier corpus de sujets devenus aveugles et de personnes amputées du membre supérieur, dont elle a pu observer au quotidien les efforts pour réapprivoiser le corps considéré comme « incomplet » par le corps médical. Ce terrain a révélé l’importance de la vue et de l’ouïe dans la rééducation, servant de lien entre le sujet et ce qui l’entoure. Le son est le premier indice sur l’image visuelle manquant au non-voyant, et la personne devenue sourde doit déduire les sons de ce qu’elle voit. Plus généralement, ces sens captent des informations sensorielles permettant à la personne de se représenter au sein d’un environnement (composé d'humains et de non-humain) qui lui échappe par son handicap. En partant de l’impératif de communication spécifique, la privation d’un sens semble mettre à mal la capacité de communiquer avec les autres membres de l’espèce.

Il s’agit de voir en quoi le rapport à la prothèse participe de divers débats éthiques et constitue un « problème de civilisation », permettant de questionner autrement l’héritage historique des Lumières affirmant la nécessité pour les êtres humains de se détacher d’un « état de nature ». Dans les techno-utopies (du genre « transhumanisme »), l’émancipation de la nature humaine devrait passer par le contrôle de la chair, mais aussi par une association du corps et de la machine. La technique devient le moyen favori pour agir sur l’être humain, et la déficience est le lieu même où s’expérimentent et se mettent en application de nouvelles conceptions de l’humanité. Sur le terrain le « naturel » et le « domestiqué » s’entrechoquent dans des configurations variées, la perte d'un sens permettant de repenser la sensorialité à la fois dans sa filiation au naturalisme (Descola) et dans ses rapports ambigus aux techno-utopies (Haraway).