« Comment pensent les drones. La détection et l'identification de cibles invisibles »

par Grégory Delaplace

L'Homme. Revue française d'anthropologie, 222, 2017 : 91-118

Les débats éthiques liés à l’usage de drones de combat par les États-Unis, dans le cadre d’opérations militaires au Pakistan, en Afghanistan, en Somalie et au Yémen, se sont principalement concentrés sur le cas des frappes dites de « personnalité », dont le propos affiché est d’éliminer à distance des hauts responsables d’organisations « terroristes ». La majorité des frappes menées par les drones américains, pourtant, ne vise pas des personnes préalablement connues des services secrets, mais des individus anonymes « identifiés » sur la base de leur comportement, observé depuis le ciel, perçu comme présentant une menace. Les cibles de ces frappes, dites de « signature », n’apparaissent donc aux opérateurs des drones qu’à travers certains signes qu’il s’agit non seulement de détecter, mais aussi d’interpréter collectivement. En tirant parti des données disponibles sur le sujet, et notamment de la transcription intégrale d’une attaque menée en Afghanistan par l’armée américaine en février 2010, cet article tente d’examiner dans le détail par quel processus des cibles invisibles en viennent à être identifiées comme telles par les drones de combats américains.