Doctorante
Helma Korzybska
Des sens de substitution ? Handicap, prothèses, et expérimentation au XXIe siècle
Emmanuel Grimaud
France
aveugles, sourds, personnes appareillées (implant rétinien, implant cochléaire)
Anthropologie sensorielle, anthropologie des techniques, perception, corps, environnement
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[English version below]

À l’ère annoncée de l’homme augmenté, les débats sont nombreux sur ce qui « fait » l’humain, et sur la coexistence possible du naturel avec l’artificiel, du biologique avec le technologique. Face aux fantasmes et aux prophéties de l’homme bionique, Helma Korzybska s'intéresse à la manière dont des individus ayant perdu la fonction d’un organe, adoptent des prothèses et reconfigurent ainsi leur rapport à l’environnement.

Son approche est centrée sur les expériences de personnes ayant perdu la vue ou l’ouïe, et les enjeux et l’impact de la substitution d’organes sensoriels par des systèmes d’appareillage (implant rétinien, implant cochléaire). Cette substitution qui a pour objectif de permettre au sujet de revenir à son corps « d’avant », l’entraîne vers une tout autre réalité. L'enquête de terrain suivra cet apprentissage sensori-moteur au plus près, dans une perspective qui relève autant de l’anthropologie du corps que celle des technologies.

Dans son mémoire de master, Helma Korzybska a travaillé à partir d’un premier corpus de sujets devenus aveugles et de personnes amputées du membre supérieur, dont elle a pu observer au quotidien les efforts pour réapprivoiser le corps considéré comme « incomplet » par le corps médical. Ce terrain a révélé l’importance de la vue et de l’ouïe dans la rééducation, servant de lien entre le sujet et ce qui l’entoure. Le son est le premier indice sur l’image visuelle manquant au non-voyant, et la personne devenue sourde doit déduire les sons de ce qu’elle voit. Plus généralement, ces sens captent des informations sensorielles permettant à la personne de se représenter au sein d’un environnement (composé d'humains et de non-humain) qui lui échappe par son handicap. En partant de l’impératif de communication spécifique, la privation d’un sens semble mettre à mal la capacité de communiquer avec les autres membres de l’espèce.

Il s’agit de voir en quoi le rapport à la prothèse participe de divers débats éthiques et constitue un « problème de civilisation », permettant de questionner autrement l’héritage historique des Lumières affirmant la nécessité pour les êtres humains de se détacher d’un « état de nature ». Dans les techno-utopies (du genre « transhumanisme »), l’émancipation de la nature humaine devrait passer par le contrôle de la chair, mais aussi par une association du corps et de la machine. La technique devient le moyen favori pour agir sur l’être humain, et la déficience est le lieu même où s’expérimentent et se mettent en application de nouvelles conceptions de l’humanité. Sur le terrain le « naturel » et le « domestiqué » s’entrechoquent dans des configurations variées, la perte d'un sens permettant de repenser la sensorialité à la fois dans sa filiation au naturalisme (Descola) et dans ses rapports ambigus aux techno-utopies (Haraway).

 

Thesis entitled: Means of substitution? Disability, Prostheses, and Experimentation in the 21st Century

In the era of the expanded man, there are many debates on what “makes” a human, and on the possible coexistence of the natural with the artificial, of the biological with the technological. Faced with the fantasies and prophecies of the bionic man, Helma Korzybska is interested in how individuals who have  lost the function of an organ adopt prostheses and thus reconfigure their relationship to the environment.

Her approach centres the experiences of persons having lost their vision or hearing, and the challenges and impact of the substitution of sensory organs by equipment systems (retina and cochlear implants). This substitution, which aims to allow its subject to return to its body from “before,” in fact unleashes a completely different reality. The filed study will follow this sensory-motor learning as closely as possible, in a perspective that draws equally upon anthropology of the body and anthropology of technologies.

In her master’s thesis, Helma Korzybska worked on a group of subjects who had become blind, and upper-limb amputees, whose efforts to change medicine’s view of the body as “incomplete” she observed on a daily basis. The field revealed the importance of vision and hearing in re-education, serving as a link between the subject and those who surround him. Sound is the first clue of visual images for the blind, and persons who become death have to deduce sounds from what they see. More generally, these senses capture sensorial information enabling the person to represent themselves within an environment (composed of both humans and non-humans) that escapes them via their disability. Based on the imperative of specific communication, the deprivation of a sense seems to reduce the capacity to communicate with other members of the space.

Her research strives to understand how the relationship to protheses participates in various ethical debates and constitutes a “problem of civilisation,” allowing us to question the historic heritage of the Enlightenment philosophers affirming the necessity for human beings to detach themselves from a “natural state.” In techno-utopias (“transhumanist”), emancipation from human nature should overcome the body’s control, but also by an association between body and machine. Technique becomes the preferred means for acting on the human being, and deficiency becomes the place where we experiment and apply new conceptions of humanity. In the field, the “natural” and the “domesticated” collide in various configurations, the loss of a sense enables us to rethink sensoriality both in its filiation to naturalism (Descola) and in its ambiguous relationships to techno-utopias (Haraway).