Jeune docteur
Nathaniel Gernez
Langue nationale et plurilinguisme en Tanzanie : une ethnographie des pratiques chez les Hehe d’Iringa
Anne-Marie Peatrik
08/06/2017
Tanzanie
Iringa, Hehe
Plurilinguisme, contact de langues, idéologies linguistiques, identités
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[English version below]

Nathaniel Gernez a effectué ses premières enquêtes ethnographiques à Dar es Salaam (Tanzanie), au cours desquelles il a pu consolider son apprentissage du kiswahili. Ainsi, à l’occasion de son Master1, il a observé des jeunes voués à des petits métiers qui trompaient leur ennui en « fabriquant des histoires », loisir prisé dans les milieux populaires qui repose sur la maîtrise progressive de diverses compétences langagières. Pour son Master 2, il a analysé les ressorts narratifs et performatifs de campagnes de prévention du Sida, dans un contexte différent mais sociologiquement proche.

À la suite de ces expériences, Nathaniel Gernez s’intéresse, pour sa thèse de doctorat, aux pratiques du plurilinguisme en Tanzanie. Ce pays est connu pour ses choix linguistiques radicaux au moment de son indépendance : créer une nation autour d’une langue – le kiswahili – qui devrait prendre le pas sur toutes les autres langues en usage. Un demi-siècle après, le bilan, toujours unanimiste, paraît en réalité plutôt mitigé : les langues locales, bien qu’évacuées de la sphère politique, gardent une réelle importance dans le quotidien des campagnes (il faut rappeler que la Tanzanie est un pays dont la population est majoritairement rurale) tandis que la valorisation ainsi que les possibilités d’une plus grande expansion du kiswahili se trouvent limitées par le maintien de l’anglais comme langue d’enseignement dès le secondaire et comme langue privilégiée des entreprises privées et des élites.

Ce travail de thèse s’appuie sur une approche ethnographique de la politique et de la pragmatique du plurilinguisme à partir d’un terrain, qu’il conduit chez les Hehe. Les Hehe, population des hautes terres du sud du pays, dont l’histoire montre un attachement à l’identité et à la cohérence nationale (ils sont considérés comme un des symboles de la résistance à la colonisation pour avoir tenu tête aux troupes allemandes et remporté la bataille de Lugalo en 1891), parlent le kihehe, une langue bien distincte du kiswahili. Ces conditions permettent l’observation, dans des lieux clés du plurilinguisme, de leurs pratiques linguistiques, leurs usages du code-switching, leurs représentations des langues ainsi que l’apprentissage du kiswahili à l’école élémentaire et de l’anglais au secondaire.

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Thesis entitled: National Language and Plurilingualism in Tanazania: An Ethnography of the Practices of the Hehe People (Iringa)

Nathaniel Gernez completed his first ethnographic quests in Dar es Salaam (Tanzania), during which he learned Kiswahili. Thus, during his first year of his Masters, he observed young people destined for low-level trades who reduced their boredom by “making stories,” a popular pastime based on the progressive mastery of various language schools. During the second year of his Masters, he analysed the narrative and performative elements of AIDS prevention campaigns, in a different but sociologically close context.

After these experiences, Nathaniel Gernez focused on, for his doctoral thesis, plurilingual practices in Tanzania. This country, known for its radical linguistic choices when it achieved independence, created a nation around a language – Kiswahili – which was supposed to take priority over all other languages in use. 50 years later, this imperative is still unanimous, but has in reality not held as strong: local languages, far removed from the political sphere, maintain a real significance in the daily life of the countryside (remembering that Tanzania which a largely rural population), whereas the emphasis as well as the opportunities for a larger expansion of Kiswahili are limited by the preservation of English as the academic language in secondary school, and as the favoured language in private and elite enterprises.

His thesis is based on an ethnographic approach to the politics and pragmatics of plurilingualism from a field situated among the Hehe people. The Hehe, a Southern highlands population, whose history is steeped in an attachment to national identity and coherence (they are considered one of the symbols of resistance to colonisation having stood up to the German troops and won the Battle of Lugalo in 1891), speak kihehe, a language that is distinct from kswahili. These conditions allow observation, in key places of plurilingualism, of their linguistic practices, their uses of code-switching, their language representations, and learning Kiswahili in elementary school and English in high school.

Gernez, N., 2015, Langues locales et idéologie linguistique dominante (Tanzanie), Autrepart, 73 : 123-137, en ligne : http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=AUTR_073_0123.
La Tanzanie, État qui a forgé son unité nationale autour d’une langue, le swahili, a souvent été considérée comme un cas d’école en matière de planification linguistique. À partir d’observations ethnographiques des pratiques du plurilinguisme conduites à Iringa, une région de l’intérieur du pays, l’article analyse la façon dont l’éducation secondaire publique, en pleine expansion depuis quelques années, véhicule dans les villages l’idéologie linguistique dominante attribuant la plus haute valeur à l’anglais. Cette situation, qui vient troubler l’équilibre établi à la longue entre la langue locale, ici le hehe, et la langue nationale, le swahili, génère des résistances perceptibles lorsque les locuteurs ont subrepticement recours à des stratégies linguistiques de renversement de cette domination, en parlant leur langue locale dans des espaces où elle est normalement, voire légalement, exclue.
Gernez, N., 2012, Kiswahili et langues locales : premières observations de terrain sur les usages du plurilinguisme en Tanzanie, Les Cahiers d’Afrique de l’Est, 45 : 29-37.