Binqi Cui
Doctorante
Binqi Cui
Étude ethnologique de la remise en activité d’un temple aux « Cinq religions sous un même toit » administré par des taoïstes aujourd’hui à Qiqihar, en Chine du Nord
Adeline Herrou
Chine
Qiqihar
...

L’ambition de cette recherche de Cui Binqi est d’étudier un temple des « Cinq religions sous un même toit » se trouvant à Qiqihar, ville située en Mandchourie, près de la frontière de la Chine avec la Russie et avec la Mongolie, ancien chef-lieu de la province du Heilongjiang dans la première moitié du XXe siècle. On dit localement que ce temple a joué un rôle important dans l'histoire et la culture de cette ville, et plus généralement dans la vie de ses habitants ainsi que dans un paysage religieux plus vaste. Un tel temple serait unique en Chine, et il représente un cas de figure intéressant de valorisation d’une certaine forme d’œcuménisme singulier. Du point de vue de la raison d’être qui lui a été conférée au moment de sa création, des liens que ce temple entretient avec les habitants locaux depuis sa fondation, ainsi que de ses diverses contributions en faveur de la ville et des régions alentours en matière d’éducation morale, d’aide financière, de secours populaire, et de rôle dans le développement et l’organisation des cultes et de la vie religieuse, ce temple fait montre d’un fort ancrage local.

Les Cinq religions qui y sont consacrées sont le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme, l’islam et le christianisme. Il ne s’agit pas des Cinq religions officiellement reconnues par l’État chinois aujourd’hui (le taoïsme, le bouddhisme, l’islam, le catholicisme et le protestantisme), mais bien ce que l’on a coutume d’appeler les Trois grandes religions chinoises. Ce temple aurait été fondé en 1922, dix ans après l’avènement de la République de Chine, par quatre notables de la ville, Chen Fuling [Chen Fuling (1844-1929) est réputé pour sa contribution à l’étude et au développement de la région du Heilongjiang.] (陈福龄), Yu Sihua (于驷华), Huang Hailong (黄海楼) et Kong Xianglin (孔祥麟), issus de la haute société se souciant des bouleversements que traverse le pays à l’époque, alors que la République de Chine, dépourvue d’une autorité centrale forte, était en réalité dominée par les conflits entre différentes factions de seigneurs de guerre. Alors que beaucoup de paysans vivent dans la misère et sont obligés de verser la majorité de leurs revenus aux grands propriétaires, ils partageaient l’idée que « l’insécurité et la dépravation des mœurs et de la morale étaient grandissantes » (近日人心不古,道德沦落) et que par conséquent, il fallait opérer un retour à la bienveillance et à la « bonne morale afin d’éduquer le peuple et de sauver la société » (挽世道德). C’est ainsi que leur serait venue l’idée de construire un temple pour le concordat des Cinq religions dans la ville de Qiqihar (儒道释基回于一体的宗教会所).

Comme l’explique un panneau disposé en évidence dans la cour du temple : Zongjiao huiyuan宗教汇源, « les religions se rejoignent, confluent les unes avec les autres », telle est l’idéologie que le temple cherche à promouvoir depuis sa création. Ce temple a connu d’importantes transformations, notamment après l’invasion des armées japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale, puis après la fondation de la République populaire de Chine, devenu tour à tour un orphelinat, une école primaire et un centre municipal pour la formation administrative des fonctionnaires, avant de devenir un complexe d’habitations ordinaires pendant la période de la Révolution culturelle où logeaient des habitants issus pour beaucoup de la « minorité chinoise coréenne » (Chaoxian zu 朝鲜族) (l’une des 56 « minorités nationales » qui peuplent la Chine). Il connut ensuite une longue période en état d’abandon, durant laquelle il était largement considéré comme une « maison des fantômes » (guiwu 鬼屋) par les habitants avoisinants, et bon nombre de légendes ont circulé sur les êtres maléfiques hantant cet ancien lieu saint. Le temple n’est ainsi plus une maison des fantômes aujourd’hui. La reconstruction du lieu a été achevée en fin d’année 2013. Il a été renommé « temple de la Voie et de la Vertu » (道德院) et est devenu un temple taoïste. Il a repris une activité et doit son renouveau aux autorités locales et à des groupes de la société civile. Cette recherche propose d’interroger la façon dont ce temple est pensé et vécu aujourd’hui à la lumière de la manière dont il a fonctionné dans le passé, avec le projet d’apporter un soutien moral aux habitants de la ville et de les aider dans leur vie quotidienne. Quelles difficultés pose la réunion de ces religions dont certaines sont habituées à coexister sous un même toit (comme les Trois religions chinoises, selon certaines modalités qu’elles ont en commun, dont le polythéisme) et d’autres non (les deux monothéismes que sont l’Islam et le christianisme) ? Quels rites y sont accomplis et quel rôle ce temple se voit-il conféré dans cette ville, elle-même aux confins d’influences multiples, et qu’est-ce que la place du temple donne à comprendre de la société chinoise d’aujourd’hui, dans une région frontalière marquée notamment par la proximité avec la Corée du Nord ? Et depuis qu’il existe, comment ce temple s’est-il inscrit dans le paysage religieux de la ville et dans la vie quotidienne des habitants locaux ? Enfin, cette thèse interrogera dans ce contexte la réinvention successive des liens entre le politique, le religieux et le culturel, ainsi que la mémoire et l’efficacité rituelle prêtées au lieu par-delà les changements d’activité qu’il a connus et les puissances (des dieux aux fantômes) dont on dit qu’elles l’auraient habité. Cette recherche devrait être capable de mettre en évidence et de donner à comprendre un patrimoine historique et culturel très peu connu en Chine aujourd’hui.