Antoine Briand
Doctorant
Antoine Briand
Un-Identified Dead Bodies. Des formes de violence dans le traitement mortuaire des corps morts non-réclamés à Delhi (Inde du Nord)
Anne de Sales et Grégory Delaplace
Inde
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[English version below]

Le sujet de la thèse d’Antoine Briand repose sur l’analyse des moyens mis en œuvre par les institutions policières et médico-légales indiennes, afin d’identifier les cadavres retrouvés dans les rues de la ville de Delhi. En 2016, le Crime in India Statistics du National Crime Record Bureau rapporte 34592 cas de corps retrouvés morts inconnus dans l’ensemble du pays en 2015. Et 3063 de ces affaires ont eu lieu à Delhi seulement (9 % du total). La thèse d’Antoine Briand analysera les types de mobilisations, d’engagements, d’attentions et de réflexions dont ces corps inconnus font l’objet. Comment les corps non-réclamés représentent-ils, en contexte urbain, un mode de présence spécifique dont le traitement mobilise un monde de vivants ?

La thématique anthropologique du traitement des cadavres de masse est traitée dans les travaux sur la guerre, les génocides ou encore la migration (De León, 2015 ; Ritaine, 2015 ; Kobelinsky, 2016), où les corps réapparaissent dans le champ politique comme l’expression d’une crise dans le monde des vivants. Achille Mbembe (2006) définit cette violence symbolique par le terme de « nécropolitique », une forme d’autorité souveraine détenue par les institutions politiques quant à la décision de la condition de chaque individu face à la mort. L’apparition d’un corps non-réclamé à Delhi ne rend pas compte d’un événement singulier mais d’une problématique sociale plus diffuse. Il est un « spectre omniprésent » (Kobelinsky, 2016 : 8) de la gestion de la pauvreté en Inde. Le cadavre retrouve une identité personnelle post-mortem. Il s’insère et fait émerger des formes de relations sociales qui sont propres à sa condition et à son état biologique. L’état médical et biologique du cadavre devient un état social (Fassin, 1996), une « nécrosocialité » (Kim, 2016). Le traitement de la mort par les vivants reflète l’état d’agentivité de l’individu face aux moyens matériels et relationnels qui répondent de sa condition. Surface de reproche, d’indifférence ou d’obligation morale : le traitement mortuaire permet à la fois d’effacer la présence de ces morts – damnatio memoriae (Ritaine, 2015) – tout en les faisant émerger comme la preuve que l’identité indienne se vit de manière différente selon les individus et leur condition de vie et de mort.

Grâce à une enquête ethnographique de services policiers, de départements médico-légaux et de crématoriums délhiites, Antoine Briand analysera la place qu’occupent les cadavres non-réclamés dans la politique de mortalité de la capitale indienne. En intégrant ces équipes policières et médicales, une observation participante éclairera les stratégies déployées par ces différentes institutions, les diverses catégories professionnelles qui entourent la trajectoire mortuaire des corps non-réclamés, et les relations qu’elles entretiennent entre-elles dans le cadre du processus d’identification.

Les humains sont inégaux devant la maladie et la mort. Et il existe un lien fort entre les notions de statut social et économique, d’état de santé et d’accès aux droits médicaux (Fassin, 1996). Cette étude interrogera la violence vécue des inégalités sociales et économiques en Inde en explorant sa capacité à se traduire dans l’expérience du phénomène de la mort. Une « nécroviolence » (De León, 2015) qui transcende les états de vie et de mort des êtres qui errent et qui meurent dans les rues indiennes. Appréhender une forme de mortalité particulière – les corps non-réclamés – questionnera l‘émergence d’une violence symbolique sociale qui s’exprime par le devenir post-mortem de ces défunts nāmālūm, littéralement « inconnus ».

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Thesis entitled: Unidentified Dead Bodies. Forms of Violence in the Mortuary Treatment of Unclaimed Dead Bodies in Delhi (North India).

The subject of Antoine Brand’s thesis centres on the analysis of methods implemented by police and medical-legal Indian institutions for the identification of corpses found in the streets of Delhi. In 2016, the Crime in India Statistics from the National Crime Record Bureau reported that in 2015, 34,592 unknown dead bodies were found around the country. 3,063 of these bodies were found in Delhi alone (9% of the total count). Antoine Briand’s thesis will analyse the types of mobilisations, engagements, attentions, and reflections whose object is these unknown corpses. How do the unclaimed corpses represent, in an urban context, a specific mode of presence whose treatment mobilises the living?

The anthropological theme of the mass processing of corpses is discussed in works on war, genocide, and migration (De León, 2015; Ritain, 2015; Kobelinsky, 2016), where the bodies reappear in the political field as an expression of crises in the living world. Achille Mbembe (2006) defines this symbolic violence by the term “necro-politics,” a form of sovereign authority held by political institutions in deciding the condition of each individual in the face of death. The appearance of an unclaimed body in Delhi does not reflect a singular event, but indicates a more diffused social problem: a “pervasive spectrum” (Kobelinsky 2016: 8) of poverty management in India. The corpse takes on a post-mortem personal identity. It inserts itself into and uncovers forms of social relations that are specific to its condition and its biological state. The corpse’s medical and biological status becomes a social condition (Fassin, 1996), a “necro-sociality” (Kim, 2016). The living’s treatment of the dead reflects the state of agency of the individual in the face of the material and relational means that respond to his condition. An area of reproach, indifference, or moral obligation, mortuary treatment allows both to erase the presence of these deaths – damnatio memoriae (Ritaine, 2015) – while revealing them as proof that Indian identity is lived in a different way according to individuals and their condition of life and death.

Thanks to an ethnographic study of police departments, medical-legal departments, and Delhi crematoriums, Brian will analyse the place that un-identified corpses occupy in the politics of mortality in the Indian capital. In integrating these medial and police teams, participant observation will shed light on the strategies employed by these different institutions, the various professional categories that surround the post-mortem trajectory of the unclaimed bodies, and the relationships that these categories maintain between themselves during identification processes.

 Humans are unequal in the face of illness and death. And, there is a strong link between social and economic status, and health status and access to medical services (Fassin, 1996). This study will investigate the lived violence of social and economic inequality in India in exploring its capability to translate into the experience of the phenomenon of death. A “necro-violence” (Da León, 2015) that transcends states of life and death of beings who wander and die on the Indian streets. Understanding this particular form of mortality, unclaimed bodies, will challenge the emergence of a social symbolic violence that is expressed by the post-mortem fate of these dead nāmālūm, literally the “unknown.”

Briand, A. et A. Kaba, 2019, « Organisation », Of mediation and power : Intermediaries in the South Asian societies, XXIe ateliers de l’Association des jeunes études indiennes (AJEI), Delhi, Inde.
Briand, A., 2018, « Face au mort. Rituel et affects des vivants durant la crémation hindoue sur un ghāṭ indien (Nigambodh Ghat – Delhi) », atelier "Asie du Sud-Himalaya (LESC-CEH), MAE, Nanterre.
Briand, A., 2019, Une vision anthropologique du rituel crématoire chez les hindous, Mémoires d’Éléphant (Nantes, Prun’ 92FM), en ligne : http://son.prun.net/S16/memoires-delephant/memoires-delephant-20190221-2.mp3.
Bernard, E. et A. Briand, 2018, Quand les fantômes (d)énoncent l’Histoire…, Carnets de Terrain, 22 octobre 2018, en ligne : https://blogterrain.hypotheses.org/11531.
Entretiens avec Sarah Carton de Grammont et Evelyne Ritaine menés par deux doctorants en anthropologie, Elisabeth Bernard et Antoine Briand. De Sokol à Lampedusa, des victimes de la répression stalinienne aux migrants morts en mer, ces regards croisés questionnent la mémoire des disparus en grand nombre, et la hantise qu'ils provoquent chez les vivants.
Bernard, E. et A. Briand, 2018, Narrer la rencontre spectrale en Chine et en Mongolie: entretiens croisés avec Vincent Durand-Dastès et Grégory Delaplace, Carnets de Terrain, 31 octobre 2018, en ligne : https://blogterrain.hypotheses.org/11790.
Les fantômes sont avant tout des choses qui se racontent: ils existent à travers les récits qu'en font les vivants qui les ont rencontrés. Que disent ces récits des sociétés qui les produisent? Réponse à travers des entretiens croisés menés par E. Bernard et A. Briand auprès de deux chercheurs spécialistes des fantômes en Mongolie et en Chine, G. Delaplace et V. Durand-Dastès.