couv jamous sultan
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Le sultan des frontières : essai d'ethnologie historique du Maroc

par Raymond Jamous

Société d'ethnologie, Nanterre, 2017, 150 p.

Raymond Jamous étudie en ethnologue l'histoire longue du Maroc à partir d'une hypothèse élaborée lors de sa recherche dans le Rif : constatant que les mythes et les rites tribaux reproduisent les modèles historiques du pouvoir sultanien, il déploie une analyse en miroir de l'autorité politico-religieuse du sultan et des institutions sociales locales. Invitant à une relecture utile des théories d’Ibn Khaldoun et de Tocqueville, l’auteur use de nombreux matériaux ethnographiques et historiographiques, dans une perspective qui englobe le rapport politique à l’espace, et s’attache au rôle des intermédiaires religieux. La démonstration suit la construction du pouvoir au Maroc depuis le XIe siècle, dans et au-delà des frontières, vers le Maghreb et l’Espagne musulmane. Elle montre que l’autorité du sultan alawite se fonde sur son itinérance, à l’intérieur du pays, dans un espace frontière entre les entités tribales. Descendant du Prophète, il fait reconnaître la puissance de sa baraka en interdépendance avec celle des saints et des confréries. Les relations entre le souverain et les tribus, marquées par l’action violente, la négociation et le rituel sacrificiel pour instaurer la paix, restaurent par le même mouvement les groupes locaux dans leur identité. C’est en ce sens que le souverain alawite est à la fois sultan en relation et sultan des frontières.

Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l'humain

par Eduardo Kohn, traduit de l'anglais par Grégory Delaplace, avec une préface de Philippe Descola

Zones Sensibles, Bruxelles, 2017, 336 p.

Les forêts pensent-elles ? Les chiens rêvent-ils ? Dans ce livre important, Eduardo Kohn s’en prend aux fondements même de l’anthropologie en questionnant nos conceptions de ce que cela signifie d’être humain, et distinct de toute autre forme de vie. S’appuyant sur quatre ans de recherche ethnographique auprès des Runa du Haut Amazone équatorien, Comment pensent les forêts explore la manière dont les Amazoniens intéragissent avec les diverses créatures qui peuplent l’un des écosystèmes les plus complexes au monde. Que nous l’admettions ou non, nos outils anthropologiques reposent sur les capacités qui nous distinguent en tant qu’humains ; pourtant, lorsque nous laissons notre attention ethnographique se porter sur les relations que nous tissons avec d’autres sortes d’êtres, ces outils – qui ont pour effet de nous aliéner du reste du monde – se révèlent inopérants. Comment pensent les forêts entend répondre à ce problème. Cet ouvrage façonne un autre genre d’outils conceptuels à partir des propriétés étranges et inattendues du monde vivant lui-même. Dans ce travail revolutionnaire, Eduardo Kohn entraîne l’anthropologie sur des chemins nouveaux et stimulants, qui laissent espérer de nouvelles manières de penser le monde, monde que nous partageons avec d’autres sortes d’êtres.

Esquerre enrichissement
Esquerre enrichissement

Enrichissement : une critique de la marchandise

édité par Luc Boltanski et Arnaud Esquerre

Gallimard [NRF Essais], Paris, 2017, 672 p.

Luc Boltanski et Arnaud Esquerre restituent le mouvement historique qui, depuis le dernier quart du XXe siècle, a profondément modifié la façon dont sont créées les richesses dans les pays d’Europe de l’ouest, marqués d’un côté par la désindustrialisation et, de l'autre, par l’exploitation accrue de ressources qui, sans être absolument nouvelles, ont pris une importance sans précédent. L’ampleur de ce changement du capitalisme ne se révèle qu’à la condition de rapprocher des domaines qui sont généralement considérés séparément – notamment les arts, particulièrement les arts plastiques, la culture, le commerce d’objets anciens, la création de fondations et de musées, l’industrie du luxe, la patrimonialisation et le tourisme. Les interactions constantes entre ces différents domaines permettent de comprendre la façon dont ils génèrent un profit : ils ont en commun de reposer sur l’exploitation du passé.
Ce type d’économie, Boltanski et Esquerre l’appellent économie de l’enrichissement.
Parce que cette économie repose moins sur la production de choses nouvelles qu’elle n’entreprend d’enrichir des choses déjà là ; parce que l’une des spécificités de cette économie est de tirer parti du commerce de choses qui sont, en priorité, destinées aux riches et qui constituent aussi pour les riches qui en font commerce une source d’enrichissement. Alors l’analyse historique revêt, sous la plume des auteurs, une deuxième dimension : l'importance, l’extension et l’hétérogénéité des choses qui relèvent désormais de l’échange ouvrent sur une critique résolument nouvelle de la marchandise, c’est-à-dire toute chose à laquelle échoit un prix quand elle change de propriétaire, et de ses structures. La transformation, particulièrement sensible dans les États qui ont été le berceau de la puissance industrielle européenne, et singulièrement en France, devient indissociable de l’analyse de la distribution de la marchandise entre différentes formes de mise en valeur.
On comprend d’entrée que cet ouvrage est appelé à faire date.

couv societes civiles

couv societes civiles

Sociétés civiles d'Asie du Sud-Est continentale. Entre pilotage d'État et initiatives citoyennes

sous la direction de Bernard Formoso

ENS Éditions, Paris, 2016, 286 p.

Comment repenser le concept de société civile hors du prisme des valeurs libérales et séculières caractéristiques de l'Occident ? En conjuguant étroitement les savoirs et méthodes de l'anthropologie et de la science politique, le présent recueil traite de cette question centrale à l’étude de contextes nationaux sud-est asiatiques (Thaïlande, Birmanie, Cambodge, Malaisie, secondairement Singapour et Indonésie) dont les modes d’actions politiques restent profondément empreints de hiérarchie et d’idéologie religieuse. Les diverses formes de dirigisme étatique prenant appui sur ces cadres culturels hérités entrent aujourd’hui en confrontation directe avec des modèles d’action citoyenne importés d’Occident, dans le cadre de la mondialisation économique et informationnelle. En examinant, sur la base d’enquêtes de terrain et d’une abondante documentation, les modalités et les enjeux de cette confrontation suivant les pays et leur histoire, l’ouvrage offre une interprétation approfondie des événements qui font leur actualité tout en questionnant leur devenir. Il s’adresse tout autant aux chercheurs en sciences sociales qui s’intéressent à la nature des sociétés civiles non occidentales, qu’à un public plus large, soucieux de mieux comprendre l’Asie du Sud-Est, ses cultures et les défis sociopolitiques qu’elle doit relever.

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