terrain 68 couv

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L'emprise des sons

édité par Christine Langlois, Vanessa Manceron & Victor A. Stoichita

Terrain, 68 [en ligne]

Que peuvent avoir en commun des mystiques soufis cherchant l’extase dans un concert spirituel, des bergers éthiopiens qu’un chant mène vers d’homicides vengeances, un moine tibétain en discussion avec un cours d’eau, et des scientifiques britanniques théorisant au 17e siècle le fonctionnement du système nerveux ? Leurs univers de pensée diffèrent radicalement, et pourtant tous partagent une idée : certaines vibrations, bien réglées, auraient la capacité d’agir sur le corps et le psychisme d’autrui, avec ou sans son consentement. Cette hypothèse fonde tantôt des espoirs thérapeutiques, tantôt la crainte que les mauvaises ondes n’induisent des effets pathogènes ou n’accomplissent sur les âmes sensibles d’insidieuses manipulations. Dans ce dossier, anthropologues, historiens et ethnomusicologues enquêtent sur les mystérieux pouvoirs ainsi prêtés aux sons et à la musique.

Avec Pénélope Gouk on suit les savants des Lumières confrontés à une question centrale : comment un corps peut-il agir à distance sur un autre ? Les théories plus anciennes décrivaient un monde régi par des mouvements aux proportions harmonieuses et en fin de compte musicales. Sur les ruines de cette cosmologie, la vibration pourrait-elle expliquer aussi bien la perception sensorielle que l’influence réciproque des planètes ?
Cosmic vibrations Echoes of universal harmony at the time of the British Enlightenment”.
« Vibrations cosmiques Échos de l’harmonie universelle aux temps des Lumières britanniques. »

En Amazonie, Anne-Christine Taylor dévoile l’usage que les indiens Jivaro font de curieux chants presque inaudibles. Souvent murmurés, parfois seulement pensés, les anent ont pourtant la réputation d’être particulièrement efficaces pour influer à distance sur les dispositions d’autrui.
« L’art d’infléchir les âmes Les chants anent des Jivaro achuar comme techniques d’apparentement. »

James Kennaway déploie l’éventail d’hypothèses qui entourent au 19e siècle d’autres sons imperceptibles et pourtant terriblement présents à ceux qui les vivent. Formes extrêmes des rengaines obsédantes et insubordonnées, les hallucinations musicales entrent à cette époque à la fois dans les manuels de psychiatrie et dans une mystique toute romantique du génie artistique. Un air que vous êtes seul à entendre est-il une inspiration sublime ou bien une pathologie ?
‘Those unheard are sweeter’ Musical hallucinations in nineteenth-century medicine and culture”

Sur les hauts-plateaux éthiopiens, les paysans amhara expliquent à Katell Morand que le chant qärärtö est toujours une inspiration des plus dangereuses. Il aurait tendance à attiser la colère, le souvenir des vengeances en restance, et on lui attribue directement plusieurs aveuglements homicides.
« Le désir de tuer Musique et violence en Éthiopie du Nord »

Courts et vivants, quatre focus ethnographiques ouvrent des perspectives additionnelles sur d’autres modes d’influence des sons. À Zanzibar, Marco Motta décrit la laborieuse montée d’un esprit dans le corps d’un adepte de l’uganga. Sous l’effet du rythme et des chants, l’entité enfle, prend possession du corps humain, mais peine en définitive à s’identifier correctement.
« L’esprit qui ne dit pas son nom Un rituel de possession laborieux à Zanzibar [focus] »

En Arménie, des femmes de la communauté kurdophone yézidie énoncent des lamentations dans le quotidien des cuisines. Estelle Amy de la Bretèque montre que, loin d’en attendre une catharsis libératoire, ces femmes entretiennent au contraire délibérément une peine qui répond au martyr honorable des héros masculins.
« Cœurs brûlants Paroles sur le mort et sacrifice de soi chez les Yézidis d’Arménie »

Au Pérou, alors qu’il avait sollicité l’assistance de guérisseurs traditionnels shipibo, Bernd Brabec de Mori s’aperçoit que ses médecins commencent à chanter des incantations d’ensorcellement. À qui sont-elles destinées ? Peut-on même distinguer dans un rituel chamanique entre les chants qui soignent et ceux qui renvoient le mal à autrui ?
Paths of healing, voices of sorcerers The ambivalence of Shipibo curative songs in Amazonia”
«Voies de guérison, voix de sorciers L’ambivalence des chants curatifs shipibo en Amazonie »

Au Gabon, un jeune rappeur raconte à Alice Atérianus sa conversion spirituelle et musicale au pentecôtisme. Désormais, il met le hip hop au service de Jésus, qui l’aide en retour à se prémunir contre les attaques sorcellaires des autres rappeurs envieux de son charisme.
« Jesus is my Nr. 1 Sorcellerie, charisme et exorcisme dans le rap au Gabon »

Dans un entretien accordé à la revue, Juliette Volcler retrace l’histoire comment la recherche sur les armes sonores, se lie à celle sur la musique d’ambiance et, plus largement, à l’industrie du divertissement.
« Armes sonores et musiques d’ambiance Tuer, punir, manipuler et discipliner les foules par les sons [entretien] »

Martine Clouzot rassemble un portfolio des figures de la folie musicale qui apparaissent dans les marges des manuscrits enluminés du Moyen-Âge. Bouffons et singes jouent de la cornemuse, les insensés dansent nus dans les prés. Pourquoi cette exubérante vie musicale entoure-t-elle la transcription des textes spirituels ?
« Musiques insensées Les fous musiciens dans les enluminures au Moyen Âge (xiiie- xve siècle) [portfolio] »

Au Tibet, le portfolio d’Hildegarde Diemberger et Charles Ramble évoque le riche tissu de connexions vibratoires qui relie humains, divinités, montagnes, cours d’eau et vampires souterrains. Le paysage s’anime de multiples résonances qui portent de subtiles communications énergétiques.
Tibetan vibratory connections The effects of sound on living things and the environment [portfolio]”
« Connexions vibratoires tibétaines Les effets du son sur les êtres vivants et l’environnement [portfolio] »

Au travers d’anecdotes et de documents audiovisuels inédits Jean During revient dans un article en ligne sur les subtilités de l’« oreille islamiste ». Tandis que la musique est affaire suspecte pour certains ayattolahs, les confréries soufies recherchent l’extase dans l’audition mystique, ou traitent en musique la possession par les esprits.
« Diaboli in mûsîqî Ambivalence des pratiques curatives et dévotionnelles musulmanes »