Les anent sont des pièces monodiques vocales et instrumentales que les sociétés Aents Chicham (anciennement appelées Jivaros) d’Amazonie équatorienne et péruvienne, performent dans le cadre d’une communication rituelle et cérémonielle quotidienne. La littérature ethnographique a porté une grande attention aux questions de la fonction et de l’efficacité des anent. Compris comme une technologie de contrôle symbolique de l’environnement, utilisée dans le cadre des activités de subsistance quotidiennes, les anent ont dès lors été décrits du point de vue de leur caractère propitiatoire et des modes opératoires que les Aents Chicham leur attribuent (séductions, attractions).
À travers cette communication nous viserons à resituer l’étude des anent achuar dans le contexte historique de l’émergence, à la fin des années 1970, d’un plan de vida, qui place au coeur de l’autonomie territoriale et politique la réalisation et la transmission du tarimiat pujutai, c’est-à-dire de la vie ancestrale. Nous défendrons par la suite l’idée selon laquelle l’efficacité attribuée aux anent par les Achuar repose moins sur une conception magique de l’action à distance, que sur la valeur indexicale de la sonorité tarimiat propre à ce genre, puis nous chercherons à comprendre ce qui caractérise cette sonorité pour les Achuar.
Nous nous appuierons pour cela sur une synthèse de l’histoire musicale chicham, fondée sur l’organologie et un comparatisme régional, qui permet de comprendre que la valeur tarimiat a probablement émergé à travers une problématique de stabilisation identitaire et territoriale. Nous montrerons également que la sonorité tarimiat se construit à partir d’une écoute performative adoptée par les anentin dans le processus de « préparation » (technique et rituelle) de leur voix (suwe iwiarmamramau), qui fait signe vers la voix des ancêtres et aîné·es. Cela nous amènera enfin à identifier une esthétique de la multivocalité dans la musique des anent, constitutive du projet éthico-politique de réalisation du tarimiat pujutai.
Les données qui seront examinées sont issues d’un terrain de recherche doctorale effectué dans plusieurs communautés achuar des provinces du Pastaza et de Morona Santiago en Équateur. Elles seront mises en perspective avec des archives musicales issues de terrain de recherche effectués jusque dans les années 1980 en Équateur et au Pérou.
Nous conclurons notre présentation en proposant une réflexion autour de l’émergence d’une conception achuar de la propriété intellectuelle des anent, fondée sur le concept de tarimiat pujutai, et de sa résonance possible sur la pratique ethnographique.
Raphaël Preux est doctorant en anthropologie à l’Université de Montréal, sous la direction de Robert Crépeau. Ses recherches portent sur l’histoire et l’esthétique musicales de la société achuar en Équateur, qu’il étudie en lien avec leur cosmologie et leur philosophie politique. Il cherche à développer une sémio-pragmatique musicale attachée à la description des modes d’écoute achuar de leurs pratiques musicales. Il travaille parallèlement sur les théories critiques autochtones envers la pratique et la représentation ethnographiques, et s’intéresse aux questions de propriété intellectuelle et de restitution épistémique.
The CREM (Centre for Research in Ethnomusicology) seminar takes place on two Mondays per month, from 10:00 to 12:00. Members of the CREM (doctoral students included) and invited researchers present their ongoing work. The presentations last 50 minutes, and are followed by a coffee break and discussion hour.
Occasionally, the seminar takes the form of a workshop which brings together several researchers around a common theme. In these cases, the seminar takes place over an afternoon, or sometimes an entire day.
Participation in the seminar is open to everyone. It is also integrated into the Master’s degree in ethnomusicology at the Universities of Paris Nanterre and Paris Saint-Denis.
La procédure du Lesc pour la présélection des candidatures aux contrats doctoraux de l'ED395 est disponible ici.