
Avec cette recherche multi-située démarrée en 2021 au sein des réseaux où il agit notamment en tant que musicien, auditeur, organisateur ou éditeur depuis plusieurs années, Loïc Ponceau s'attache à proposer de nouvelles perspectives pour l'étude du « do it yourself », cette coalition de musiquer marqués par une volonté d'expérimentation formelle et/ou politique.
À partir de quatre descriptions situationnelles denses – une soirée de concerts à Bruxelles dans un bâtiment occupé ; une journée, de concerts toujours, mais plus informels, dans une maison de la même ville ; une journée de résidence dans un atelier d'artiste à Strasbourg ; un festival, la nuit, dans les Hautes-Alpes – formant un récit ethnographique où les protagonistes (lieux, personnes, sons, anecdotes) se répondent, il s'attache à fouiller les contours ce qu'il nomme plus volontiers faire soi-même et ensemble, et cela afin de dégager non seulement ce qui unit même lâchement ces musiques du « maintenant » et de l’ « à-côté », mais aussi les lignes musicologiques et ontologiques les parcourant.
Ces musiques / façons de faire musique trouvent une cohésion dans un corpus théorique, esthétique et politique large, diffus ; dans des h(H)istoires aussi, également étendues ; dans un environnement technique, dans une sociabilité concrète. Il y a des décennies de musiques industrielles et expérimentales, populaires et savantes, auralisées et échantillonnées. Il y a la pensée queer et décoloniale, la lutte des classes, des privilèges, des générations passées aux Beaux-Arts, des luttes, des discours. Le faire soi-même et ensemble est un mode de production, un récit, une sensibilité ; un faisceau d’être au musical (et au monde), de pratiques de celui-ci ; de façons de le comprendre, de le percevoir aussi singulières qu’affinitaires, disparates et pourtant similaires.
Cet agglomérat, le chercheur l'ausculte sous l'angle de la situation, notion ici acceptée dans toute sa polysémie (être, quelque part / moment, vécu, dans le monde / prend position) et lui permettant de mettre en œuvre une ethnomusicologie de la proximité, ancrée, plus situationnelle que sociale.
De ce(s) musiquer évident(s) pour ses praticien·nes, il s'agit donc d'extraire l'objet musique. Dans ce mouvement inverse d'épure, le chercheur mobilise des notions autochtones (écoute, densité, auralité, résonance) dans lesquelles l'éthos libertaire (l’horizontalité, la mutualité, l’avec, le maintenant) infuse. Pour saisir comment ces notions politico-sonores façonnent des façons de faire, d’écouter, de comprendre la musique et donc la matière musicale elle-même – mais aussi comment tout cela tient ensemble, dans la situation ; car ici faire musique, c'est faire situation –, une musicologie spéculative prend forme.
S'il lui importe de documenter des pratiques précaires et versatiles, ce n'est pas seulement pour les sauvegarder en un catalogue mais aussi pour en user comme perspectives, possibilités. C’est la double optique d’une recherche radicale, comme le pose David Graeber : à la fois ethnographique et utopique.
Prenant place dans ma troisième année de thèse, cette présentation sera l’occasion de revenir sur des investigations menées depuis 2020 au sein de communautés musicales notamment caractérisées par des pratiques expérimentales et expérientielles. Souvent qualifiées d’underground, alternatives, marginales ou DIY (Do it Yourself), celles-ci se trouvent marquées par une volonté de ré-appropriation artisanale des processus musicaux - mais aussi plus amplement artistiques et vitaux - entrainant des mises en oeuvre et compréhensions particulières de ceux-ci. Jouer, enregistrer, écouter, éditer de la musique, organiser un concert participe ici à un même élan « horizontalisant » - auquel l’ethnomusicologue n’échappe pas -, amenant les acteurs à une démarche de définition commune du musical. À Strasbourg, Vaulx-en-Velin, Bruxelles, Marseille ou Montreuil, cet entrelacs se trouve toujours reconfiguré, enrichi et partagé, au fil des concerts, écoutes, tournées, rencontres, résidences, fêtes, enregistrements et déplacements par de nombreuses personnes et entités, souvent polyvalentes - musiciens et artistes, espaces de création, éditeurs, radios, organisateurs, lieux de vie, d'exposition et de concert, enthousiastes bénévoles et investis. Une salle de concert non déclarée et autogérée, proposant une programmation hétéroclite, à la fois exigeante et ouverte ; une collection de disque personnelle ; la tournée d'un ensemble musical cheminant entre différents lieux ; un lieu d'échange et d'écoute online ; une colocation servant aussi d'espace de création, où s’organisent également ponctuellement des festivités : cette constellation d’écosystèmes socio-esthétiques, où se déploie un faire hétéroclite et émancipateur, apparaît comme un endroit pertinent - quoiqu’éclaté et vaste - de la recherche. Ancrés dans un univers contre-culturel affirmé et composite, dépassant souvent la seule sphère du musical, ces pratiques (manières de faire et de s’organiser), conceptions et réseaux se frottent, se superposent en des endroits, entrent en dissonances en d’autres. Ils s’inscrivent dans une historicité foisonnante (Do It Yourself du punk, art brut, pensées libertaires et de l’autogestion politique, free parties, recherches artistiques et scientifiques, luttes pour les minorités…) et s’incarnent dans des esthétiques diverses, singulières et hybrides, rendant a priori difficile la circonscription d’un objet d’étude qui semble sans cesse s’échapper. Mais c’est justement dans cette complexité traversée par des compréhensions et pratiques similaires que celui-ci se dessine.