Publication
Matériologie profonde : Le manifeste. Pour un recalibrage du design et des processus industriels à l’échelle terrestre
Présentation
La matériologie profonde dont les principes sont déclinés dans les pages qui suivent est une discipline d’enquête et de design, qui tire les leçons du néomatérialisme sur l’intrication des phénomènes biologiques, physiques et matériels. Elle explore la complexité « compositionnelle » des objets, des infrastructures et des systèmes techniques afin d’orienter leur production et leur gouvernance. Elle articule immersion, investigation, exploration de modèles de conception alternatifs et aide à la prise de décision. Les auteurs nous proposent ici quatre kits par lesquels tisser de nouveaux liens avec la matière. Ces kits, d’enquête, de design, d’enseignement et, enfin, de gouvernance et de circulation des données, permettent de restituer à la matière son étrangeté, sa bizarrerie complexe et ses strates infinies. Quelle bizarrerie ? La bizarrerie de la matière qui nous est inhospitalière : celle dont l'apnéiste fait l'expérience dans les profondeurs, celle de la matière irradiée, ou encore, celle des usines où l'on ne peut entrer qu'en scaphandre.
https://www.lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-8/materiologie-profonde-le-manifeste
Sommaire
Que reste-t-il de la matière ?
Quand on pense en moderne, on se dit que la matière, c'est ce qui reste lorsque la forme a disparu. La ruine d'une maison qui n'est plus que pierre, ciment, bois, béton, verre... C'est bien ça : la matière et les matériaux restent, quand la forme a disparu.
Toujours en modernes, mais avec du pétrole, on pourra se dire ensuite qu'il ne reste, de la matière, que le déchet. Dans l'enfer des microplastiques et des débris en tous genres, la matière se trouve à Agbogbloshie ou dans le désert d'Atacama.
Pourtant la matière n'est pas que cela. Elle n'est pas seulement l'ennemi, le dégradé qui doit être vaincu, surpassé, sublimé ; elle n'est pas seulement déchet ou maladie. La matière reste. Elle reste, elle change, n'en finit pas de changer et, ce faisant, n'en finit pas de devoir être pensée. C'est la raison pour laquelle cette revue multiplie les manières d'attraper la matière : parce que, pour changer un rapport mortifère à la terre, il faut changer son rapport à la matière et à sa propre matérialité.
Les Temps qui restent propose ainsi d'arpenter, en trois perspectives sur la matière et son habitation, cette ligne de crète mobile des infinies configurations de la matière (in)habitable.
La première, celle de la matière étrangement habitée. Avec Matériologie profonde : Le manifeste. Pour un recalibrage du design et des processus industriels à l’échelle terrestre, les trois auteurs Emmanuel Ducourneau, Emmanuel Grimaud, et Yann-Philippe Tastevin nous proposent quatre kits par lesquels tisser de nouveaux liens avec la matière. Ces kits, d’enquête, de design, d’enseignement et, enfin, de gouvernance et de circulation des données, permettent de restituer à la matière son étrangeté, sa bizarrerie complexe et ses strates infinies. Quelle bizarrerie? La bizarrerie de la matière qui nous est inhospitalière : celle dont l'apnéiste fait l'expérience dans les profondeurs, celle de la matière irradiée, ou encore, celle des usines où l'on ne peut entrer qu'en scaphandre.
La deuxième, celle de l'habitation discontinue de nos milieux. Avec Phénomènes. Habiter par moments, organiser les coïncidences, Pablo Bras s’attaque à notre rapport à la permanence des ressources énergétiques et des services qu’elles rendent possibles. Cette permanence, illusoire, compte parmi nos attentes. Or, il faudrait en faire le deuil partiel pour aller vers une société plus durable, ne serait-ce que parce que les énergies renouvelables sont intermittentes, alors qu’elles seules portent une charge d’avenir. Bras nous invite, par conséquent, à "habiter les discontinuités" : à intégrer dans nos modes de vie la notion de saisonnalité, c’est-à-dire d’intermittence.
La troisième, celle de l'habiter en promenade, à la rencontre des matières en vie. Avec Leçons de bioblitz. Première promenade, Julien Pieron relate, par le texte, le son et l'image, le franchissement attentif de la passerelle de Saucy, à Liège, en Belgique. Accompagné d’un spécialiste de biologie végétale, transi par le froid d’un temps suspendu, l’auteur se retrouve, au contact des mousses et lichens de Liège, sur un terrain où ses lectures deviennent sensibles. Il formule, au fond, un souhait : que l’attention au vivant, traduite en politiques publiques, mette en variations nos espaces-temps.