Une histoire circule dans la petite communauté des archers mongols. Les aînés aiment se souvenir qu’en 1989, le tournoi d’archerie du naadam, la fête nationale, s’est déroulé dans des conditions météorologiques exécrables. Mais ni le vent, ni les variations de température, ni la neige qui tomba ce 12 juillet sur la capitale mongole n’entrava la course des flèches du dénommé D. Dagvasüren. Trente-neuf fois, le mur de cibles s’écroula. Seule l’une de ses flèches manqua l’objectif. Les prouesses de l’archer sont contées encore et encore. Toutes les versions du récit convoquent avec fierté une image : un archer debout dans la tourmente décochant ses flèches. Et les voilà, les unes après les autres, fendant les masses d’air turbulentes sans dévier d’un pouce.
Tôt ou tard dans le même récit, le narrateur dira que le gouvernement socialiste est tombé en mars 1990, huit mois après l’exploit de Dagvasüren. Ce printemps-là, la Mongolie entama sa marche vers l’établissement d’un régime démocratique. Par cette incise, voulait-on juste me rappeler le contexte politique de l’époque ou liait-on les deux événements ? J’ai fini par poser la question. Elle m’apparaissait de moins en moins saugrenue à mesure que je côtoyais les archers. « Mais pensez-vous que les deux faits soient liés ? ». S. Bathuyag, mon maître d’alors, me répondit « je n’en sais rien » (büü med). Sa réponse pourrait tout aussi bien se traduire par « qui sait ? ».
Voilà une réplique pour le moins équivoque. Dans cet exposé, j’aimerais la prendre comme telle et faire usage de cette indécision affichée pour initier mon développement. Il porte sur la capacité supposée des archers et archères à infléchir l’avenir de toute une nation, sur les liens anciens et intimes de l’archerie à la sphère politique, sur les manières de penser la pratique comme une forme d’engagement dans un monde aux coordonnées toujours changeantes, un monde incertain, indéterminé et incontrôlable mais pourtant préhensible pour autant qu’on ait un arc et une solide technique et pour autant que l’on soit mergen (littéralement habile, sagace et avisé).
« Anthropologie à Nanterre » est un séminaire d’anthropologie généraliste, organisé par le Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative et le Département d’anthropologie de l’université Paris Nanterre. Au second semestre, le séminaire a lieu un mardi sur deux de 14h à 16h à la MSH Mondes, bâtiment René-Ginouvès, salle 308F (3e étage).
Le programme : semestre 2
Les séances sont ouvertes à toutes et tous.
Organisation : Emmanuel de Vienne (semestre 1) ; Océane De Oliveira, Pascale Dollfus, Anne Yvonne Guillou (semestre 2)